Sandrine Cayrou

Psychologue, auteure, conférencière

Le Tao Te King

Lao Tseu lui dit :
« Les hommes dont vous parlez ne sont plus ; leurs corps et leurs os sont consumés depuis bien longtemps. Il ne reste d’eux que leurs maximes. Lorsque le sage se trouve dans des circonstances favorables, il monte sur un char; quand les temps lui sont contraires, il erre à l’aventure. J’ai entendu dire qu’un habile marchand cache avec soin ses richesses, et semble vide de tout bien. Le sage, dont la vertu est accomplie, aime à porter sur son visage et dans son extérieur l’apparence de la stupidité. Renoncez à l’orgueil et à la multitude de vos désirs ; dépouillez vous de ces dehors brillants et des vues ambitieuses qui vous occupent. Cela ne vous servirait de rien. Voilà tout ce que je puis vous dire ».
Lorsque Confucius eut quitté Lao Tseu, il dit à ses disciples :
« Je sais que les oiseaux volent dans l’air, que les poissons nagent, que les quadrupèdes courent. Ceux qui courent peuvent être pris avec des filets ; ceux qui nagent, avec une ligne ; ceux qui volent, avec une flèche. Quant au dragon qui s’élève au ciel, porté par les vents et les nuages, je ne sais comment on peut le saisir. J’ai vu aujourd’hui Lao Tseu : il est comme le dragon ! »

Lao Tseu est une figure philosophique chinoise légendaire, traditionnellement considérée comme l’auteur du Tao Te King et le fondateur du taoïsme. Ayant vécu entre les sixième et quatrième siècles avant le Christ, certains ont imaginé qu’il puisse avoir rencontré Confucius (-551, -479), d’où les dialogues ci-dessus et ci-dessous. Tchouang-Tseu (-369, -286) et Lie Tseu ont repris les enseignements de Lao Tseu. Le livre de la voie, initialement gravé sur des bâtonnets de bambou, a été éparpillé, le texte courant de l’un à l’autre, sans respecter un bâtonnet par verset. Le texte, une fois recomposé, a parfois perdu ses rimes poétiques.

Le Tao Te King, la voie et sa vertu, se compose de 81 versets, qui font l’objet de multiples traductions. Celles-ci ne respectent pas toujours sa forme poétique mais en donnent une lecture prosaïque, en perdent parfois la vérité essentielle et historique.

Pour préparer l’enseignement de ce texte, j’ai comparé les traductions de Stanislas Julien 1842, Albert de Pouvourville 1894, Léon Wieger 1913, Lodewijk Duyvendak 1953, François Houang (1949, 1979), Stephen Mitchell 1988. Cette dernière version américaine, extrêmement christianisée et modernisée, reste critiquable quand au respect de la tradition taoïste et historique mais est simple à lire.

Les 81 versets se répartissent en 37 pour la voie, puis 44 pour la vertu. Ces poèmes donnent des métaphores de ce qu’est la Vie, entre l’unité (le Tao), la dualité, la multiplicité, le vide, le non-agir, le lâcher prise, le centre, le retour à la mère, à la non-connaissance… Il est important de comprendre la symbolique des éléments posés, l’eau, la terre, les arbres, le nouveau-né, l’idiot, l’arc, le ventre, les os… Ses principes de sagesse (être soi-même, spontanéité, simplicité, flexibilité, humilité, prudence) s’adressent aussi bien à l’individu lambda, qu’aux sages et enfin aux puissants de ce monde, les gouverneurs. Le livre essaie de poser ce qui peut nous amener à la paix individuellement et collectivement. N’oublions pas qu’il est rassemblé et transmis dans la période des royaumes combattants et qu’il ne reste donc pas sans écho en notre période mondiale perturbée. Saurons-nous appliquer la vieille sagesse ancestrale pour préserver notre humanité?

Comme Confucius était occupé à lire, Lao-tseu le vit et lui demanda quel livre il étudiait.

C’est le Yi-king, répondit Confucius ; les saints hommes de l’antiquité le lisaient aussi.

Les saints hommes pouvaient le lire, lui répartit Lao-tseu, mais vous, dans quel but le lisez-vous ? Quel est le fond de ce livre ?

Il se résume, dit Confucius, dans l’humanité et la justice.

La justice et l’humanité d’aujourd’hui ne sont plus qu’un vain nom ; elles ne servent qu’à masquer la cruauté et troublent le cœur des hommes ; jamais le désordre ne fut plus grand. Cependant la colombe ne se baigne pas tous les jours pour être blanche ; le corbeau ne se teint pas chaque jour pour être noir. Le ciel est naturellement élevé, la terre naturellement épaisse ; le soleil et la lune brillent naturellement ; les astres et les étoiles sont naturellement rangés à leur place ; les plantes et les arbres sont naturellement classés suivant leurs espèces. Ainsi donc, docteur, si vous cultivez le Tao, si vous vous élancez vers lui de toute votre âme, vous y arriverez de vous même. A quoi bon l’humanité et la justice ? Vous ressemblez à un homme qui battrait le tambour pour chercher une brebis égarée. Maître, vous troublez la nature de l’homme. Possédez-vous le Tao ? dit Lao-tseu à Confucius.

Je le cherche depuis vingt ans, répondit celui-ci, et ne puis le trouver.

Si le Tao pouvait être offert aux hommes, répartit Lao-tseu, il n’y aurait personne qui ne voulût l’offrir à son prince ; s’il pouvait être présenté aux hommes, il n’y aurait personne qui ne voulût le présenter à ses parents ; s’il pouvait être annoncé aux hommes, il n’y aurait personne qui ne voulût l’annoncer à ses frères ; s’il pouvait être transmis aux hommes, il n’y aurait personne qui ne voulût le transmettre à ses enfants. Pourquoi donc ne pouvez-vous l’acquérir ? En voici la raison : c’est que vous êtes incapable de lui donner asile au fond de votre cœur.


Commentaires

Une réponse à « Le Tao Te King »

  1. […] du sens de notre existence. Elles ne sont pas sans avoir été influencées par le taoïsme. Lao Tseu et Chouang Tseu sont les premiers en Chine a avoir décrit les étapes de la vie […]

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